Il semblerait…
Que je donne une importance assez grande à la page précédente. Suffisamment grande pour sembler devoir y revenir ici, comme si cela méritait un explication. Ce qui tombe assez bien et nous place, à mes yeux, directement, au coeur du sujet.
Le bâton vient d’un magnolia qui pousse au fond de la cour, c’est l’essence de bois la plus odorante que je connaisse. A chaque branche cassée, je hume l’essence fraîchement offerte à la lumière.
Ce bâton fut trempé dans de la peinture. Un “touilleur”, comme je les nomme. Ce geste -non pas de nommer mais touiller- a la beauté d’un geste primitif, plein de promesses, de poésie. Une action engagée, mais juste avant, juste avant l’agir même. Un geste d’exposition, au faire, plein de désirs multiples. Que l’acte même va réduire en une production, unique.
Cela reste sans doute mon geste préféré, un geste proche d’un état, d’une attente engagée, presque active, dans l’atelier, d’une latence scrutée, vaguement, dans une attention à l’instant, à préparer le futur “faire”, en accord avec le lieu.
Le “faire” aussi est plaisant, voir le chemin se tracer, non encore parcouru, se dévoiler, peu à peu. Pas à pas. Le produit fini, lui, est comme son nom l’indique: fini. Il n’y a plus rien à faire. L’offrir. Le détruire. Le remiser. L’entreposer. Le vendre… L’atelier cède le pas à la galerie.
Un bâton. Tournant dans un pot. Pour rendre homogène une couleur. Monochrome. A mes yeux nous ne faisons que ça. Ici même, ces mots ne font pas autre chose. Se dépatouillant en vous pour parvenir à un ton unique, juste. Juste ma couleur. Et le reste pourrait rester silence.
Le reste est ma parole. Personnelle. Ma langue. Mon histoire. Ma façon de voir. Ce qui va m’individuer. Et qui n’a, semble-t-il, de valeur que parce que je tourne souvent ma langue dans le fond de ma bouche, sans trop dire de bêtises, et que, à force, j’en ai fait mon métier. Un personnage. Une marque de fabrique.
Rien de bien spectaculaire, tout le monde peut le faire. Il suffit de s’y mettre.
Chercher. Creuser. Placer le doigt à l’endroit sensible.
Puis produire une forme disant au mieux cela.
Pointant.
Toucher, lui, recouvre.
C’est juste après. Je pointe, l’autre avance son doigt et touche. Couvre. Recouvre. Comme la matérialisation spontanée d’une chose, apparaissant au bout du doigt, une vaporeuse matière impalpable, soudainement agglomérée par le regard pointé, et le doigt touchant. Un morceau de matière, née d’un flou. Comme un endroit de chaos trouvé, de vide, mais un endroit où un infime big-bang était possible.
Il semblerait qu’une cohérence ressort à chaque fois de ce grand fatras remué. La cohérence du bâton sans doute. Qui agrège. Ligne droite.
Bien avant la toile blanche qui accueillera la cartographie de la constellation, sa représentation, c’est le bâton, plongé dans l’homogène couleur, qui s’est chargé, perdant sous la couleur remuée, ses propres teintes, riches, de bois, occultées désormais en un aplat, monochrome, pour ne garder que le contour de sa forme. Sculpturale.
Chargée, comme un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver que l’on plonge dans les profondeurs abandonnées d’une mine de sel et qui, quelques mois après, l’on ressort, les plus petites branches, pas plus grosses que la patte d’une mésange, garnies d’une infinité de diamants, mobiles et éblouissants; on ne peut plus reconnaître le rameau primitif.
“C’est la cristallisation! comme dit Stendhal”. Dixit Gainsbourg dans une éponyme chanson.
Pour moi toute ma pratique semble là. Dans cette image. Comme l’essence même d’un mouvement naturel. Je suis le rameau, jeté dans le fond d’une mine, oublié. Et malgré tout, il se produit quelqu’étrange chose dans la périphérie de mes méninges. Une matérialisation scintillante se forme sur le rameau. La naissance d’une matière, là où il n’y avait rien.
Je ne dis pas la construction voulue d’une matière pour combler le rien, non, j’insiste, la naissance naturelle d’une matière là où apparemment il n’y avait rien.
Sensiblement rien. Comme le tranchant effilé du couteau, là où la lame est la plus fine, si fine, qu’elle se perd, s’immisce dans la matière, pour mieux la diviser.
Tout semble se jouer là, car c’est un jeu, là, dans cette frontière, à cet endroit précis où l’invisible devient tangible. A peine palpable. Presque rien! Mais suffisant pour que désormais on puisse le saisir, l’attraper. Le prendre en soi.
Et à bien y regarder, il n’y a rien à faire. Juste observer, plein d’attention, observer ce qui advient. Là est la plus grande aventure.
Ce bâton se pourrait être moi. Moi également. Je pourrais le considérer comme ma propre matérialisation. Ce que je suis. Ce qui agglomère le tout. En une ligne.
Le bâton est une forme finie. Qui ne peut s’augmenter que par ces couches successives de cristallisation.
Et personnellement j’aime à me placer là, dans le non encore parvenu, là où, aux lisières, naissent les sens, là où mon être touche, tout au moins j’en ai l’impression, là où mon être touche, frôle le réel, s’ouvre et communique avec l’autour, ça respire encore, tout n’est pas fini. Le “ici” et “maintenant” s’y accroche spontanément. Vrille protubérante.
La sensation d’exister, de quitter la répétition, d’avancer. Et d’être à l’endroit juste.
D’où le “c/o dimitri vazemsky”, je ne me place pas comme le centre de mon travail. Le centre est laissé vide. Vazemsky est un personnage littéraire, dont la création fut une étape importante, un jeu même autour de l’écriture.
Un jeu d’écriture même. Sur la question de l’auteur. Et de son identité quant au lecteur. Ainsi que la volonté d’intégrer pleinement les mécanismes fictionnels dans la construction du réel. D’une image. Médiatique
D’où le “c/o dimitri vazemsky”. Les deux premières lettres valent pour l’anglais “care of”, traduisible par un “au bon vouloir de”, “aux bons soins de”… ce que l’on met sur une enveloppe lorsque l’on cherche à atteindre un destinataire, via l’hôte qui l’héberge. Vazemsky est le lieu qui reçoit, héberge ces notes, données, expériences, ce travail artistique, conceptuel, qui marque l’aventure en route. Un lieu de traces.
Je pourrais aisément ne rien dire.
Mais dire, indéniablement, aide à avancer.
Et dire, indéniablement, implique l’autre.
Là commence un engagement au monde, une sortie de l’atelier, un jeu social interrogeant la diffusion d’une parole, d’un travail, d’une écriture, et du partage. Le tout lié à cet acte de se représenter, en essayant de coller au plus juste, entre hagiographie, autographie, auto-fiction… interroger l’acte même de la représentation et de la construction de soi, la force motrice derrière tout ça et la retraite dans un personnage suffisant…
“ego”, en photo, trois lettres rouges cabossées dans un vieux garage automobile, l’ancienne forge de mon grand-père. Trois lettres d’un mot plus important, une couleur. Un sens réduit, dans le jeu des possibles.
Vazemsky.com est ce lieu d’un personnage, et de cette force qui pousse à aller plus loin, entre ”EGO” (connu) et “X” (inconnu). Le clic sur l’inconnu. Pour en savoir plus.
Comme fatigué des terres intérieures depuis longtemps cartographiées, si vous me cherchez, je suis sur la plage, je m’amuse à créer châteaux, polder, canaux, digues & co.
Faut qu’ça grouille. Que ce soit tout sauf du “truc”.
Bricoler.
Humblement.
C’est là où je suis le mieux, dans ce qui fait sens entre moi et le monde.